La bise noire

Publié le par Franca

La bise noire

Comme un murmure, la bise noire.

A une époque, bien loin de nous, quand le temps s'exprimait en saisons, le vent soufflait pendant des heures, et sans relâche. Il traversait les plaines, s'engouffrait entre les maisons, froissait les arbres et assommait les hommes.

La bise noire se distingue de la bise franche, souffle fort, par temps nuageux, froid, humide et accompagnée parfois de précipitations.

Lorsque la nuit vint,

la bise cognait contre les murs de notre vieille maison, elle glissait sous les portes en soulevant la poussière oubliée, s'infiltrait entre les volets clos. La lumière des chandelles vacillait, agitant des ombres, sur les visages attentifs, des membres de ma famille et de proches voisins, regroupés autour de la table de la cuisine. 

Par moments, les regards s'échappaient vers le couloir, interrogatifs, silencieux. Puis lentement, comme un soupir, leur attention était à nouveau attiré par l'ondulation des flammes.

A côté, dans ma chambre à coucher, une amie donne le sein à son enfant. Le père qui faisait les cent pas derrière la porte, entendit des pleurs et s'engouffra, rayonnant et conquérant dans la chambre. 

Je les rejoinds un instant après, comme une gêne silencieuse s'installa dans la pièce. On entendait seulement les rafales chaotiques du vent, la respiration discrète et régulière du bébé. Lentement, comme un récipient qui s'emplit jusqu'à ras bord, comme lorsqu'un robinet mal fermé, laisse échapper des gouttes régulières, la pièce fut envahie par l'effroyable puanteur des selles du nouveau-né. 

Je quittai les lieux, le souffle court, le corps comme enroulé autour de mon nez.

Nous retournions en cuisine et d'une voix fluette demandai :

- La bise... entendez-vous la bise ?

-Hé bien, quoi la bise ? Répondit agacé, le père du nourrisson.

-Calme-toi Jean-Pierre ! rétorqua mon mari.

Un silence sceptique accueillit ces quelques brèves paroles, quand soudain, une longue plainte de vent s'engouffra par dessous les portes et souffla les bougies. Tous sursautèrent, puis sourirent et se détendirent.              

Les pleurs du bébé retentirent.

Le père bondit se précipita vers la chambre et revint quelques instants après, avec le bébé blottit dans ses bras. Il le présenta fièrement à chacun autour de la table, Thomas, un bel enfant au doux visage rose.

Jean-Pierre traversa la pièce d'un pas déterminé et retourna vers son épouse.

Au bout de la table, l'aïeul  déplia son vieux corps, et adressa à l'assistance un regard qui commandait de partir. Les invités ne bronchèrent pas, hochèrent la tête en silence et quittèrent la maison.

 

Aujourd'hui, comme toujours depuis la nuit des temps, la bise noire répand tous les parfums du monde, mais emporte avec elle, la colère sourde et l'inquiétude des hommes.

Publié dans Famille

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vivi 07/03/2017 11:09

C'est toujours un peu inquiétant le vent... surtout quand il siffle au dehors. Mais j'aime bien l'entendre quand je suis bien au chaud et à l'abri dans ma maison...

Franca 07/03/2017 11:14

Tellement ma maison est vieille que le vent siffle à l'extérieur comme à l'intérieur ! Bonne journée !